Les divorcés de Bamako (4/31)

C’était une nuit de pluie habituelle, la mélodie des gouttes d’eau sur les toits caressait les oreilles et berçait les âmes. Hamza, fils du couple Diaby, était séduit par cette mélodie, il était comme envoûté par elle. Du haut de ses trois années de vie, il marchait vers la porte d’entrée d’un pas assuré, ce n’était pas sa première fois d’essayer de sortir mais ce soir-là son père avait laissé la porte ouverte et sa gardienne n’était pas là pour l’empêcher de s’évader alors sans plus attendre il courut à l’extérieur. Il faisait nuit noire dehors, le sol était boueux et le vent soufflait très fort, si fort que le petit Hamza ne put point savourer longtemps sa liberté, il fut propulsé violement vers la maison et son corps frêle se heurta au mur ce qui va le propulser en avant et il va finir sa course la tête dans la boue. Il a fallu quinze minutes à sa mère-gardienne pour constater que Hamza gisait au sol et avait du mal à respirer. Elle ne se posa aucune question, pris l’enfant et couru chercher un taxi pour l’hôpital, surplace elle alerta son époux, coparent et principal pourvoyeur financier afin qu’il vienne rassurer sa famille de par sa présence mais l’époux-père n’était point disponible. Hamza, peut-être honteux, ne se réveillait pas même après stabilisation.

Bintou, inquiète, interrogeait les médecins.

  • Pourquoi il ne se réveille pas ? S’il vous plaît, aidez mon fils à aller mieux.
  • Nous faisons le nécessaire madame, soyez patiente. Réponds le Médecin avec un ton serein.
  • Pff, si elle s’était inquiétée avant, le petit n’allait pas être ici. Murmura un autre médecin au bout du couloir avec un regard dédaigneux.
  • L’erreur est humaine, soyez indulgente Docteur.
  • Mais l’enfant était avec son père ! Quelle erreur ai-je faite ?
  • Tu as laissé le petit avec son père, voilà ton erreur.
  • Mais c’est son père, en quoi est-ce une erreur ? Vous insinuez que mon mari est incapable de s’occuper de son fils ! Je ne vous permets pas Docteur.
  • Ici à Bamako, toi tu connais un homme capable de s’occuper de son enfant ? Les hommes ne savent pas le faire, ce n’est pas leur rôle.
  • Les hommes sont censés protéger leurs épouses et leurs enfants. Donc rester avec son enfant ce n’est pas de la protection ? En quoi ce n’est pas son rôle ?
  • Quand tu t’es mariée là oh, tu as eu une place pour dormir, l’argent pour manger et te soigner là, c’est ça le foyer et c’est comme ça que l’homme protège, en apportant les vivres pour le foyer. Il ne fait pas de la protection rapprochée. Vous les filles de maintenant là, vous aimez délaisser votre rôle, vous pensez être comme les hommes et que les hommes sont comme vous. Voilà maintenant l’état dans lequel tu as mis ton fils.
  • Je ne suis pas ce genre de femmes, ma mère m’a inculqué les vraies valeurs de chez nous et je connais ma place, je respecte mon rôle d’épouse et de mère mais j’étais fatiguée, mon corps ne pouvait plus suivre le rythme, je lui ai demandé de rester avec notre fils juste le temps que je fasse à manger, c’est la première fois en trois ans !
  • Allez mesdames, soyons calme et mobilisons-nous pour le petit Hamza.

La pluie dura toute la nuit, Bintou ne réussit pas à trouver le sommeil. Elle voulait rester près de son fils mais cela était interdit aux personnes n’ayant pas encore soldé le coût de l’intervention médicale reçue pour le patient. Bintou passa donc la nuit dans les couloirs de l’hôpital, tabassée par le froid et la faim avec elle-même le corps endométriosé, son visage laissait entrevoir l’étendue de sa peine. Elle se posait mille questions, toutes servant à se rendre coupable de ce malheureux incident.

De l’autre côté de la ville, Ahmed, se donnait à mille pour cent dans un débat houleux sur la situation des femmes au Mali, il avait face à lui un imam et un chef traditionnel qui tous d’eux estimaient qu’il faisait fausse route mais Ahmed n’était pas à son coup d’essai, c’était pratiquement devenu une routine pour lui, sa discipline favorite, démonter les unes après les autres les arguments qu’il jugeait fallacieux des chefs religieux et traditionnels. C’est pour cela que les émissions de télé aimait l’invitait, il générait une forte audience à chacune de ses apparitions, entre ceux qui détestaient l’entendre et qui ne voulaient pas rater une occasion d’avoir de nouveaux arguments pour le descendre, ceux et celles qui l’admiraient pour son intelligence et celles qui fendaient devant sa beauté, il était incontournable.

  • En ce vingt-unième siècle, introduisait Ahmed avec un calme déconcertant, vous ne pouvez pas enfermer la femme dans la domesticité, c’est socialement et économiquement une aberration pour notre époque. D’ailleurs, il est totalement incohérent d’aduler la tradition pour avoir toujours donné aux femmes une place au-delà des fourneaux et exiger aux femmes de ne point vouloir diriger la Nation !

Les deux autres intervenants se regardaient chacun du coin de l’œil comme pour déterminer qui devra en premier se jeter dans la gueule du loup.

  • La religion et la tradition ne peuvent point vous servir de prétexte pour asservir les femmes, renchérissait-il, ce sont les humains qui fabriquent la société et chaque fois que c’est l’inverse qui se produit l’on assiste à une révolution culturelle. Il est temps pour les africains et africaines d’en subir une. Et croyez-moi, cette révolution n’est pas le fruit de force exogènes mais la conséquence d’un mal-être endogène contre lequel il faut impérativement lutter. L’Afrique ne peut se réjouir de chercher à prospérer en écartant les femmes de la gestion de la société.

Après cette tirade, le public se déchira entre les huées et les acclamations, Ahmed demeurait impassible un petit sourire moqueur en coin de bouche. Les deux autres étaient totalement déboussolés, ça faisait déjà trois heures que ce jeune homme de trente-cinq ans malmenait ces doyens.

  • Mon fils, Ahmed.
  • Docteur Diaby, s’il vous plaît.
  • Mon fils, insistait le chef coutumier, tu as parlé et je t’ai compris. Ce que tu dis est intéressant. Moi-même, ton grand-père qui est là, j’ai mis mes filles à l’école et je souhaite qu’elles dirigent un jour ce pays mais ma plus grande fierté, mon plus grand rêve est de voir chacune avec un bon mari et d’avoir des enfants parce que c’est là le devoir d’une jeune fille.
  • Sans oublier que la famille est le socle de notre société, ajoutait l’imam, et Allah a créé le mariage pour permettre aux hommes et aux femmes de s’unir donc aux familles de se créer. On ne va pas apprendre à nos filles à délaisser leurs maris pour soi-disant aller construire les Nations, si demain nos filles le font c’est que nous avons échouer dans l’éducation de nos fils.
  • Je suis d’accord avec vous deux sur l’importance du mariage mais le débat est ailleurs, je pense. La gestion du foyer devrait être laissé à l’appréciation de tous.

Le débat demeura courtois et axé sur les opinions de chacun sans s’en prendre aux personnes ni aux croyances. Ahmed venait encore une fois d’asseoir sa notoriété et de confirmer sa place d’ambassadeur He For She. De nombreuses femmes devant leurs écrans estimaient qu’il était l’homme idéal, l’homme de ce siècle, beau, intelligent et féministe. Que pouvaient-elles vouloir de plus ? De mieux ? Peut-être un plus gros compte en banque.

  • Donc monsieur Djaby si je comprends bien, demande le juge à Ahmed, vote épouse malade vous a demandé de surveiller votre fils le temps qu’elle fasse à manger pour vous tous et vous êtes parti participer à une émission à l’autre bout de la ville ? Emission à laquelle vous avez été invité à la dernière minute ?
  • Oui, votre honneur c’est cela.
  • Et vous estimez que votre épouse, à qui vous n’avez rien dit à propos de votre sortie, est une mauvaise mère donc ne mérite pas d’avoir la garde de l’enfant ? C’est bien cela ?
  • Oui, votre honneur c’est cela.
  • Je veux bien céder à votre demande mais comment allez-vous faire pour vous occuper de l’enfant puisque vous n’aurez plus d’épouse et que vous estimez que c’est l’épouse qui doit s’occuper de l’enfant ?
  • Votre honneur, après le divorce ma tante viendra s’installer chez moi, elle s’occupera très bien de mon fils, je vous le garantis.
  • Comment pensez-vous que votre tante puisse réussir à s’occuper d’un enfant en bas âge, elle n’a jamais eu d’enfants elle-même ? Sur la base de quoi la pensez-vous plus compétente que votre épouse ?
  • Votre honneur, je le pense, non, je le sais parce qu’elle s’est occupée de moi lorsque j’étais enfant. Elle est pleine d’amour pour tout le monde et réussira à inculquer des valeurs positives à mon fils.
  • Je vois que vous avez pris le temps de bien réfléchir sur le sujet, merci pour vos réponses.

Debout, à la barre devant le juge et aux côtés de celui qu’elle considérait comme l’homme que Dieu avait choisi pour elle, Bintou verse une larme puis une seconde, c’est la énième larme qu’elle verse depuis cette fameuse nuit de pluie objet de cette rupture. Elle voyait le regard plein de sympathie du juge sur Ahmed et elle comprenait qu’elle risquait de ne plus revoir son fils. Cette simple perspective creusait en elle un énorme trou que rien plus tard ne pourrait combler. Il fallait qu’elle réfléchisse à un moyen de garder son fils auprès d’elle le plus rapidement possible avant que le juge ne vienne la questionner.

C’est au petit matin qu’Ahmed pu rejoindre l’hôpital, il était mort d’inquiétude car personne ne lui avait réellement expliqué ce qui s’était passé. Il savait juste que son fils était sous respirateur artificielle. À la réception, il régla tous les frais afin de pouvoir voir le petit Hamza toujours endormi. Il se rendit sans perdre plus de temps dans la chambre et exigea des explications aux médecins, ceux-ci lui firent part d’une noyade dans l’eau boueuse. Après avoir, en vain, essayé de réveiller Hamza, il remarqua l’absence de son épouse qui fut de courte durée car elle débarqua déterminée à exiger un meilleur traitement mais avant leur s’en alla dans les bras de son homme qui va la repousser en l’esquivant.

  • Je n’ai pas la tête à ça actuellement.
  • Je te comprends mon amour.
  • Où étais-tu ?
  • J’étais dans une salle d’attente je crois, personne ne m’a laissée voir notre fils alors…
  • Non, je ne parle pas de tout à l’heure, je te parle de hier nuit !
  • J’étais dans la cuisine, je faisais à manger et, oh non mon fils. Excuse-moi mon amour, excuse-moi, j’aurai dû l’en empêcher.
  • Oui, oui Bintou. C’est ce que tu aurais dû faire ! J’espère pour toi, qu’il va se réveiller.
  • Ahmed, tu me menaces ! Attends, je rêve ou tu insinues que tout est de ma faute ?
  • Ce n’est pas une insinuation mais un fait, tu as été négligente Bintou.
  • De quoi tu me parles ? Tu étais resté avec lui, tu devais rester avec lui, en quoi ai-je mal agis dis-moi ? Il était avec toi !
  • Tu veux vraiment me jeter la pierre alors j’étais parti chercher l’argent qui permet de payer les factures et nous donne la possibilité d’avoir la vie que nous avons.
  • Notre fils est plus important que tout ça, il est plus important que tout Ahmed. Je me suis occupé de lui toute sa vie, ça fait trois ans que je suis avec lui chaque jour non-stop pourtant tu es à la maison toi aussi et la seule fois en trois ans où je te demande de passer trente minutes maximums avec lui parce que j’étais morte de fatigue, tu le laisses seul !
  • Donc tu es fatiguée de t’occuper de Hamza ? Tu ne veux plus t’occuper de lui, c’est ça ? Sache que je ne tolère pas cette attitude sous mon toit.
  • Sous ton toit ?

Lorsque Ahmed toucha son premier salaire grâce à la vente de son livre, la première grande dépense qu’il voulut faire c’est de prendre un autre appartement. Bintou qui se plaignait souvent de l’ancien, qui était à son nom à elle, accepta sans brancher et lui laissa la responsabilité unilatérale d’en choisir un ce qu’il fit et en moins d’un mois ils s’installèrent dans une maison plus petite située dans un quartier moins bien lotis à la charge d’Ahmed. Voir son homme s’épanouir, gagner honnêtement sa vie, était une grande fierté pour Bintou même si elle n’avait pas attendu qu’il est de l’argent pour lui être soumise comme lui avait appris sa mère mais Ahmed affirmait ne pas être un homme cherchant à dominer les femmes. C’est pourquoi, elle fût surprise de son attitude le lendemain de l’incident et tous les jours qui suivirent, elle était en colère et sa colère se transforma en dégoût lorsqu’il demanda le divorce.

  • Madame Djaby ou préférez-vous mademoiselle Keïta ?
  • C’est selon votre appréciation votre honneur.
  • Pensez-vous méritez d’avoir la garde exclusive de votre fils ?
  • J’aime mon fils plus que tout au monde et je pense être la personne la mieux indiquée pour s’occuper de lui à plein de temps jusqu’à ce qu’il devienne autonome mais je ne pourrais pas vivre en privant mon fils de la possibilité de voir son père. J’ai quand-même lié ma vie à cet homme, mon fils porte son nom et même si je n’ai pas pu tenir mon engagement de ne jamais divorcer, je vais tenir celui de ne jamais éloigner un fils de son père. Alors, non votre honneur, je pense que Ahmed et moi devons nous partager la garde de l’enfant. Je pourrais l’avoir du lundi au vendredi et lui les weekends.
  • Vos paroles sont sages mademoiselle Keïta, merci pour cette réponse claire et nette.
  • Merci votre honneur.
  • Cependant un enfant doit grandir avec son père et sa mère au mieux, mais au pire uniquement avec sa mère. C’est pourquoi, je donne à mademoiselle Keïta la garde exclusive du petit Hamza.

Cette déclaration du juge percute l’esprit réfractaire d’Ahmed qui comprend alors qu’il vient de tout perdre, absolument tout ce qu’il avait, son épouse et son fils, depuis des mois il bataillait sans savoir pourquoi ou plutôt il refusa de s’avouer à lui-même les raisons de cet acharnement contre celle qui l’avait toujours supporté. Le juge continue de parler mais Ahmed ne l’entend plus, son verdict du juge n’avait pas d’importance même c’est lui qui avait eu la garde exclusive de Hamza, cela n’avait aucune importance car en réalité ce qu’Ahmed voulait c’était du respect, il voulait se sentir respecter par les autres, montrer qu’il n’était pas un homme faible et malgré tout l’amour qu’il avait pour Bintou, il avait le sentiment d’être inutile en tant qu’homme parce que c’est elle qui détenait le pouvoir économique au sein de leur couple et tout le monde autour de lui ne manquait pas de le lui rappeler chaque jour. Il essaya de compenser ce vide en s’engageant pour une cause qui quelque part pouvait justifier sa position mais ses complexes ne disparurent pas. Même lorsqu’il commença a gagné de l’argent. La situation était hors de son contrôle, la honte, la peur, la colère l’avait dominé et aveuglé le poussant à décider de divorcer. C’était le chemin le plus court vers l’absence de questionnement qu’il avait trouvé.

Au zénith, le soleil brillait de mille feux sur Bamako, hors du tribunal les rues grouillaient de vie, l’ex couple Diaby et compagnie vient de passer moins d’une heure devant le juge et à lire leurs visages on pourrait croire qu’ils y ont fait des années, cinq ans peut-être, le temps qu’à durer leur mariage, d’ailleurs ce moment leur a fait comprendre à tous deux que le plus important ce n’est pas la durée mais l’intensité des émotions.

Arrivé au bas des marches du tribunal, les divorcés s’en vont chacun de leur côté sans se jeter un regard sous les yeux désapprobateurs de leurs parents respectifs. Bintou hâte le pas pour ne pas avoir à rester plus longtemps aux côtés de cet homme qu’elle déteste aimer, retenant ainsi ses larmes et essayant d’apaiser sa colère. D’un pas déterminé elle marche, court presque, loin de ce tribunal.

Sans dire mot, Hamza réussit à libérer sa main que sa mère tenait fermement, il se retourne et court instinctivement vers son père en hurlant le mot papa comme si sa vie en dépend, Bintou et Ahmed font aussitôt volteface et se mettent tous deux à courir vers leur fils.

Jour de divorce à Bamako (2/31)

Dans la salle d’attente du tribunal de la Commune I de Bamako se tient un couple, le couple Diaby, attendant leur tour pour eux aussi rejoindre la longue liste des divorcés du Mali. Une liste qui chaque année s’agrandit beaucoup plus vite que la liste des recrutements à la fonction publique. Les Diaby se guettent du coin de l’œil chacun essaie de feindre l’indifférence, ironiquement cette scène rappelle leur première rencontre, il y a sept ans, au restaurant de l’aéroport Modibo Keïta, Ahmed attendait un ami et Bintou son patron. Loin d’être de la séduction, ils se jetaient des regards hostiles parce que quelques minutes avant ils s’étaient rentrés dedans dans un couloir de l’aéroport et aucun des deux n’a voulu reconnaître son tort, d’ailleurs à ce jour personne ne sait qui avait bousculé l’autre en premier, certainement l’un des plus grands mystères de l’humanité. Entre eux ce n’était pas le coup de foudre dans un sens romantique mais plutôt dans le sens d’une grande tempête et leur mariage deux ans plus tard avait étonné tout le monde et comme ils le disent si bien, cette tempête a mené leur bateau vers une île perdue où ils ont ensemble bâti une ville, la ville de l’amour.

Bientôt le juge va lever et baisser son marteau pour détruire la ville.

Ce jour-là à l’aéroport, le hasard fit que Sidi le meilleur ami de Ahmed était le fils du patron de Bintou donc ils se retrouvèrent à 4 dans le même véhicule. Sidi s’était même assis à l’arrière pour discuter avec Bintou, ils échangèrent en cachette leurs numéros de téléphone sauf que Sidi n’avait jamais appelé et le père de Sidi proposa un stage à Ahmed dans son entreprise.

Cette proposition avait fortement irrité Bintou car elle n’aimait pas les gens pistonnés, cette irritation devint plus grande lorsqu’elle découvrit qu’en fait Ahmed, 28 ans, était docteur en histoire, diplôme qu’il avait obtenu en France, il avait décidé de rentrer s’installer au Mali après le décès de son père espérant y trouver du travail et l’occasion d’incarner un changement dans son pays. Bintou, 23 ans, était ingénieure QHSE et avait vécu toute sa vie au Mali, à Bamako, issue d’une famille modeste, elle travaillait depuis l’obtention du baccalauréat et réussit à intégrer l’entreprise minière du père de Sidi après sa licence et avait gravit les échelons jusqu’à devenir chef du service QHSE de l’entreprise. Cette différence de parcours était source de tension entre eux mais lorsque 6 mois plus tard, malgré de bon résultats Ahmed finit par démissionner parce qu’il estimait être là-bas de façon injuste, le respect s’installa entre eux puis l’amour enfin mariage et enfant.

  • Arrête de me regarder ? Lance Bintou enragée.
  • Je ne te regarde pas, toi arrête de me regarder. Retorque Ahmed en toute tranquillité.
  • Comment sais-tu que je te regarde si tu ne me regardes pas aussi ?
  • Cesse de faire l’enfant Bintou, c’est quoi ces gamineries ?
  • Pourtant c’est ce que tu aimes non, les petites filles !
  • Eh attention, je ne te permets pas !
  • Donc tu vas faire quoi ?

Ils se lèvent et se mettent face à face.

La colère dans leurs regards était facilement perceptible, l’atmosphère de haine était si pesante, la tension si forte qu’elle semblait sexuelle. Ils avaient même oublié que leur fils les regardait.

  • Où sont-ils ? Où sont-ils ? Hurle au loin une dame en traversant les couloirs du tribunal.

Ahmed qui reconnait la voix de sa tante, va sortir pour lui indiquer le chemin.

Elle n’est pas seule, la mère de Bintou est avec elle. Les deux femmes sont essoufflées, elles viennent de parcourir la moitié de la ville dans le but d’empêcher cette séparation dont elles ont été informées à la dernière minute.

  • Comment pouvez-vous décider de divorcer sans nous informer ? S’inquiète la mère de Bintou.
  • Maman, ce n’est rien de grave. La rassure Bintou.
  • Oh toi tais-toi là-bas ! Vous, les jeunes filles d’aujourd’hui n’avait aucune conscience d’à quel point le mariage est important. Incapable de résilience pour la moindre chose vous trainez vos époux devant les tribunaux. Sais-tu à quel point c’est indigne d’une femme ?
  • Mais maman, ce n’est pas moi qui aie demandé le divorce, c’est lui !
  • HEIN ! Comment ça c’est toi mon fils ? S’exclame la tante d’Ahmed.

Tous les regards se tournent vers Ahmed, le temps est devenu comme figé, dans son regard à lui, la colère laisse place au questionnement.

« Pourquoi ? »

Vaste question, sur laquelle il avait longuement disserté et dont il avait synthétisé la conclusion.

  • Parce que je ne peux pas être avec une femme qui est incapable d’épauler mon ascension professionnelle et de jouer pleinement son rôle d’épouse.

Bintou le regarde sidérée et en colère, encore plus, on peut lire le dégoût sur son visage, sur lequel se déverse un torrent de larmes.

  • Mais ma fille, qu’as-tu fait ? Je t’ai bien éduquée, je t’ai appris les valeurs d’une bonne épouse, je t’ai appris l’importance d’être au service de son foyer. Où as-tu développé cette indiscipline ? Veux tu finir vielle fille ? Veux tu mourir dans ma maison ? En plus tu es incapable de demander pardon à ton époux afin qu’il te reprenne !
  • Pourquoi je dois demander pardon ? Qu’il vous dise ce que j’ai fait de mal ensuite je vais m’excuser. Maman, tu sais que je suis une enfant respectueuse, alors pourquoi je vais être une femme rebelle ? Mon époux n’est-il pas mon père et ma mère ? Pourquoi je vais être impolie envers mes parents. Je n’ai rien fait de mal, je ne vais pas m’excuser et je ne veux plus de ce mariage. Je ne peux pas vivre avec un hypocrite, un ingrat.

La déclaration de Bintou sonne comme un coup de pied dans une fourmilière. Les regards retournent sur Ahmed.

  • Je ne te permets pas de m’insulter et tu sais très bien ce que tu as fait pour qu’on en arrive là.
  • Je ne sais rien et je ne veux pas savoir. Tu dis que je suis incapable d’épauler ton ascension et de jouer mon rôle d’épouse, je l’accepte sans me justifier, tu as déjà suffisamment prouvé que tu ne me mérites pas. Finissons-en.
  • Pas si vite, nous voulons savoir. Disent en chœur les gens dans la salle d’attente.

Après sa démission de l’entreprise du père de son meilleur ami, Ahmed resta sans emploi, sans source de revenus et sans perspective d’avenir stable. Il essayait des choses à droite, à gauche sans grand succès. Pendant ce temps, Bintou voyait sa carrière prendre une ampleur inespérée entre les nombreuses primes et promotions sans compter les récompenses pour des travaux qu’elle gérait à l’international. Nos deux tourtereaux vivaient un amour fou, ils réussissaient à exister dans leur couple sans se laisser empoisonner par l’aspect professionnel qui causait beaucoup de polémique dans leur entourage. Déjà c’était anormal pour tous qu’une femme ait le niveau de responsabilité et de rayonnement qu’avait Bintou, il était encore plus anormal pour tous de voir un couple où la femme gagne plus d’argent que l’homme, euphémisme pour signifier que l’homme est complétement fauché.

Au quartier, sur les réseaux sociaux, un peu partout, Bintou était décrite comme la femme castratrice, une féministe extrémiste, une messagère des impérialistes venues détruire la société malienne.

Pourtant c’est Ahmed le féministe du couple. Bintou est une vraie partisane de la domination masculine, pour elle, il n’y a point d’autres modèles sociales viables que celui où l’homme règne pleinement sur toutes les sphères de la société tandis que la femme s’occupe du foyer, une parfaite complémentarité fruit de la création divine dans toute sa splendeur.

Rempli de son désir de justice et de transformation de la société malienne mais aussi fatigué de voir les gens inutilement insultés son amoureuse, Ahmed va décider de produire du contenu vidéo et écrite sur internet pour sensibiliser et éduquer les gens sur la nécessité de construire une société plus égalitaire entre femmes et hommes. Cette initiative recevra un accueil plutôt timide mais cela ne pouvait pas décourager Ahmed qui se sentait en mission.

Deux ans après leur rencontre, ils se marièrent dans la plus grande simplicité au milieu des membres de leur famille respective. Cet événement amorça la décente aux enfers de Bintou avec la menace de renvoie que le père de Sidi, son patron, faisait peser sur elle au cas où elle était enceinte.

Le contenu partagé sur internet par Ahmed recevait de plus en plus d’adhérents, de ses réflexions sur la société naquit en autoédition un an plus tard un essai qui se vendit à plus de 10 000 exemplaires à travers le monde, ce qui fit de lui le pro-féministe le plus célèbre du Mali, ambassadeur He For She et tout le tralala officiel, son second livre fut édité par une grande maison d’édition dont il est inutile de faire la publicité ici.

  • Ahmed, mon fils, je suis le seul parent qu’il te reste, s’il te plaît parle-moi. Dis-moi ce qui s’est passé avec ton épouse. C’est quand-même ta femme n’oublie pas ce que vous avez vécu ensemble, tout peut toujours s’arranger. Je ne veux pas de divorce, s’il te plaît, parce que le divorce est …

Une jeune femme en larme interrompt la tante dans son speech d’apaisement, elle en profite pour montrer la dame du doigt comme pour illustrer ce qu’elle s’apprêtait à dire sur le divorce. Ce qui semble avoir de l’effet sur Ahmed.

  • Puisque tu me le demandes, rendez-vous bien compte que madame ici présente refuse de s’occuper de mon enfant et ce dernier a même failli mourir car sans surveillance sous prétexte qu’elle devait se reposer. De quoi ? Je ne sais pas, puisqu’elle passe la journée à la maison à se tourner les pouces !
  • Eh Bintou, ma fille ?

Maintenant les regards se tournent vers Bintou.

  • Ton enfant ? Tu m’as prise pour une gardienne ou quoi ! J’ai cessé de travailler depuis maintenant trois ans pour m’occuper de TON enfant et de TA maison. Il y a de nombreuses entreprises qui me sollicitent mais je refuse parce que je prends mon rôle d’épouse et de mère très à cœur, c’est mon unique raison de vivre et j’en suis heureuse. Mais je me rends compte que tu n’as aucun respect pour moi ! Comment peux-tu dire que je reste à la maison me tourner les pouces ?

Une vague d’émotions s’emparent d’elle et elle verse son torrent de larmes puis se ressaisi pour poursuivre.

  • Mais jusqu’à présent tu ne dis pas la vérité Ahmed, dis-leur que tu travailles à domicile, tu n’as pas de bureau, tu es à la maison 7 jours sur 7 sauf cas exceptionnel, dis-leur que j’aurai pu faire comme d’autres femmes et garder mon emploi, t’obliger à t’occuper de TON enfant en mon absence. Pourquoi tu ne dis pas que TON enfant a failli mourir parce que sa gardienne qui est accessoirement sa mère était malade et t’avais demandé pour la première fois depuis 3 ans de le surveiller pendant qu’elle faisait à manger ! Faut dire que tu as préféré sortir sous la pluie pour participer à une émission télé de dernière minute sans prévenir personne, laissant TON enfant seul au salon. Pourquoi tu ne le dis pas ? Tu te comportes mal, on te supporte et c’est toi qui as l’audace de demander le divorce ! Mon frère, faut partir.

Ahmed est silencieux, il esquisse un léger sourire et regarde avec insistance chaque personne dans la salle, se tapant la poitrine il commence à rugir.

  • Je suis l’homme de la maison, le chef de la famille, si je ne sors pas chercher l’argent ou si je…
  • Donc c’est ça ta défense ! Tu n’as même pas honte, tu es en contradiction avec toi-même. Tes nombreuses vidéos sur internet, tes livres et autres contredisent ton propos et ton comportement. De toute façon, tu as décrété que je suis une mauvaise épouse, tu veux le divorce, je ne vais pas te retenir mon cher, pars et ne reviens jamais.
  • Ne me parle pas sur ce ton Bintou !
  • Tu as demandé le divorce non, il n’y a plus de famille donc tu n’es plus chef.

C’était une nuit de pluie habituelle, la mélodie des gouttes d’eau sur les toits caressait les oreilles et berçait les âmes. Hamza, fils du couple Diaby, était séduit par cette mélodie, il était comme envoûté par elle. Du haut de ses trois années de vie, il marchait vers la porte d’entrée d’un pas assuré, ce n’était pas sa première fois d’essayer de sortir mais ce soir-là son père avait laissé la porte ouverte et sa gardienne n’était pas là pour l’empêcher de s’évader alors sans plus attendre il courut à l’extérieur. Il faisait nuit noire dehors, le sol était boueux et le vent soufflait très fort, si fort que le petit Hamza ne put point savourer longtemps sa liberté, il fut propulsé violement vers la maison et son corps frêle se heurta au mur ce qui va le propulser en avant et il va finir sa course la tête dans la boue. Il a fallu quinze minutes à sa mère-gardienne pour constater que Hamza gisait sur le sol et avait du mal à respirer. Elle ne se posa aucune question, pris l’enfant et couru chercher un taxi pour l’hôpital surplace elle alerta son époux, coparent et principal pourvoyeur financier afin qu’il vienne rassurer sa famille de par sa présence mais l’époux-père n’était point disponible. Hamza, peut-être honteux, ne se réveillait pas même après stabilisation.

C’est seulement le lendemain que le père su ce qui c’était passé et en colère il décida qu’il fallait qu’Hamza ait une autre mère-gardienne.

C’était là le motif du divorce.

À l’intérieur du tribunal de Bamako, un juge lève et baisse son marteau pour détruire la ville en feu de l’amour construite par deux cœurs qui longtemps brûlaient d’amour l’un pour l’autre mais aujourd’hui il ne reste que du mépris même si chacun souhaite à l’autre de trouver l’amour véritable.

Mais il n’a pas encore dit avec qui devra vivre Hamza et toute l’assistance est suspendue aux lèvres du juge…